Juçaral au quotidien

Loisirs, courses, éducation… Mathilde Régnier témoigne sur la vie quotidienne à Jussaral. Regards d’une jeune française après trois mois d’immersion, début 2009.

La place du village est un lieu de rencontre

A Jussaral, il y a deux épiceries et de nombreux petits dépanneurs, comme diraient nos amis du Québec. On y trouve les aliments et produits de première nécessité. Mais ce n’est pas là que s’approvisionnent les familles. Une fois par semaine, le vendredi ou le samedi la grande majorité des femmes de Jussaral va à la “féria†(marché) de Vitória : c’est plus économique. Le trajet aller-retour en bus ou “em devent†(4X4) est infernal ces jours là! On se retrouve entre les sacs de fejão, les paquets de semoule de mais, et les poulets... ça rend le voyage éprouvant d’autant plus qu’il dure : les arrêts pour charger et décharger les marchandises et leur propriétaire sont fréquents. Mais c’est ce qui rend le voyage folklorique et les rencontres se font aussi parfois dans ces moments là!

A la boulangerie on paie 0,10 centavos le “petit pain Français†qui n’a pas grand chose de Français si ce n’est qu’il est tout blanc, comme nous !! Il est abordable mais ne remplit pas autant l’estomac qu’une bonne assiette de couscous, Ã base de semoule de mais, pour le petit déjeuner des coupeurs de cannes, et de leur famille.

Quelques femmes s’aménagent chez elle un petit salon de coiffure et de manucure, où elles se retrouvent pour discuter. Ici la beauté d’une femme, me dit-on se “mesure†grâce au soin qu’elle prend de ses cheveux et de ses ongles. J’ai repéré un coiffeur barbier non loin de la place. Je ne crois pas que ce soit cher : les garçons de la communauté y vont souvent. Je ne vois pas leurs cheveux pousser, et quand ils me disent qu’ils y sont allés je ne perçois pas le changement ! L’apparence est une préoccupation pour eux aussi !

Il y a aussi un loueur de DVD. Avec 3 reais, on peut louer un film pour 24h. Les habitants de Jussaral ont l’air d’aimer les comédies, les films à l’eau de roses, et les grosses productions américaines….je ne suis pas sà»re que le cinéma d’art et essai percerait ici.

La télé reste allumée

Les jeunes ont la possibilité d’étudier ici à Jussaral jusqu’à la dernière année du “médio†(environ 17 ans). Au Brésil, on étudie 4 heures par jours environ, le matin, l’après midi ou le soir. En comparaison du système français, cela “occupe†peu les enfants. Le reste de la journée me semble-t-il doit leur paraître bien long….La télé reste allumée de longues heures dans la journée. Comme les enfants et ados français, ils passent de longues heures devant l’écran. Mais aussi dans la rue, à jouer au foot, à regarder les gens passer, à discuter, à chaparder les mangues de l’Arche de Noé pour faire enrager Colette....

A Juçaral, aussi, le foot est une activité pour quelques jeunes

Une dizaine de jeunes travaille dans une association d’artisanat de bambou dont font partie Geovania et Murilo (1). Ils fabriquent de nombreux objets, selon les commandes qu’on leur passe via un intermédiaire qui les a formés. Ils ont récemment obtenu une bourse pour les encourager dans cet artisanat.

Wedenson, (jeune de Jussaral) me dit qu’il y avait des ateliers de capoeira, de théâtre avant la réélection du maire, Lula Cabral, mais depuis tout a fermé.... Le maire n’est pas beaucoup aimé ici. D’ailleurs Jussaral avait voté majoritairement pour son adversaire. Le maire délaisserait Jussaral pour cette raison, « Jussaral est le village oublié de Cabo  » c’est du moins ce qui se dit ici.... A nuancer : le Centre social bénéficie de l’aide de la mairie pour les repas des enfants et la rémunération de 14 éducatrices.

On trouve ça et là des débits de boissons, principalement sur la place centrale du village, très fréquentée le weekend. Les jeunes, comme chez nous, aiment s’y retrouver pour boire. Ils vont danser au “centre culturel†. Mais Jussaral est petit et pour être descendue deux ou trois fois le soir, le weekend end, je ne m’y suis pas sentie bien, observée (pas seulement parce que je suis la française qui vit chez Colette). J’ai le sentiment que les gens s’observent, commentent, les commérages vont bon train, tout se sait...l’inconvénient des petits villages : c’est aussi vrai en France. En plus Jussaral est, selon moi, une réelle enclave, au bout de sa piste.... La situation pourrait changer avec la rénovation de cette piste reliant Vitoria. Mais ce projet est un serpent de mer et n’est pas encore programmé, à ma connaissance.

Les personnes plus âgées, se retrouvent pour de petites soirées : ils discutent, boivent, mangent ensemble et dansent, c’est un peu plus intime, personnel. J’avoue, je me suis davantage retrouvée dans ce genre d’ambiance. Je n’ai jamais été conviée dans des familles très modestes voire pauvres de Jussaral. Mais globalement il y a peu de meubles, de décoration au mur. Ils possèdent une table et des chaises, un canapé et ou des fauteuils, une télé (on en trouve une dans quasiment toutes les familles), un lit, parfois à même le sol, une gazinière ....le nécessaire, quoi

Les femmes s’occupent des enfants

Tous les enfants ne vont pas à la crèche ou à la maternelle. Jusqu’au primaire, comme en France, ce n’est pas obligatoire. Les raisons sont variées pour ne pas mettre son enfant de bonne heure à l’école. Je suis loin de toutes les connaître. Mais, en premier, lorsque les femmes ne travaillent pas, elles s’occupent elles-mêmes de leurs enfants et ne voient pas toujours dans la crèche et la petite école, un moyen de bien préparer l’enfant à une future scolarité. D’après une femme de Jussaral avec qui j’ai discuté en attendant le bus, c’est parfois le père de famille qui refuse, “c’est du machisme†me dit-elle, selon ces hommes “la femme peut s’occuper des enfants†.

A la sortie de l’école la rue principale est très animée

D’après Tony Catta, 50 % des jeunes qui sortent de la 8 ème série (environ 14 ans) ne savent pas lire correctement !
Les conditions de travail ne sont pas toujours optimales. L’expérience de Tony, professeur de géographie est déconcertante : il a reçu des promesses de rénover sa salle de classes. Il l’a donc quitté pour quelque temps mais en attendant, il enseigne dans la même pièce qu’un autre professeur d’une matière différente, avec deux classes différentes, sur le même tableau : deux profs, deux matières et 80 élèves !! Ca fait plus d’un mois et il ne sait pas combien de temps ça va durer
A côté de ça, les cours sont annulés pour un oui ou pour un non, le collège municipal de Jussaral est resté fermé deux mois après la rentrée scolaire car certains murs s’écroulaient. Ceci date d’avant les grandes vacances durant lesquelles rien n’a été organisé pour assurer correctement les cours...
Tous les enfants sont scolarisés mais il faut voir dans quelles conditions. L’absentéisme est important me dit-on, sans qu’il y ait de réelles sanctions. D’’un autre côté, l’une des conditions pour toucher la bolsa familial est d’envoyer ses enfants à l’école…les parents d’enfants non assidus touchent ils toujours la bolsa ? Est-ce quelque chose d’appliqué ? On me dit aussi qu’il y a facilement des magouilles pour obtenir les papiers nécessaires….
Il y a bien sà»r de bonnes écoles : les écoles fédérales sont bonnes, mais avec une sélection à l’entrée. Il y a aussi les écoles privées, bonnes mais chères. Les pires écoles seraient, paraît-il, les écoles “estadual†, les écoles de l’Etat, avec au final, une grande disparité visiblement....une scolarité à deux vitesses qui lèse facilement ceux qui ne considèrent pas l’éducation comme une des priorités pour leurs enfants….

Mathilde Régnier